La vie de Robert GONIN

Mort pour la France à 39 ans


Robert GONIN, mon arrière-arrière-grand-père, fait partie de la moitié des poilus disparus sur le Front ouest, dont le corps n’a jamais été retrouvé ou identifié. Pourtant, il n’est jamais tombé dans l’oubli.

Arrière mémé2 1920
Marie BOURGEOIS

Sa veuve, Marie BOURGEOIS, mon arrière-arrière-grand-mère, qui lui a survécu 63 ans et qui n’est décédée que quelques mois avant ma naissance, a porté à tout jamais le deuil de Robert son mari, fauché si jeune, comme tant d’autres français, lors de cette première guerre mondiale si meurtrière.

Ma mère ne l’a jamais vu porter autre chose que du noir ou des couleurs sombres. Et chaque 11 novembre, comme elle ne pouvait le faire sur une tombe, Marie a rituellement déposé un chrysanthème, au pied du monument aux morts de Charrin, en la mémoire de son époux.

Robert GONIN
Robert GONIN

Robert existait aussi par son portrait en militaire, qui est resté longtemps accroché au mur d’une chambre de la maison de Charrin, où il avait vécu.

Nous avons voulu, ma mère et moi, connaître l’histoire de cet aïeul, à la fois si présent malgré son absence, mais dont on ne parlait pas, de peur sans doute de rouvrir une plaie qui ne s’était jamais tout à fait refermée. Quelques documents officiels, ses carnets de notes et surtout les lettres qu’il a envoyées à sa femme et à sa fille nous ont permis d’ouvrir des pans de son existence.


Sa naissance et son enfance :

Pour commencer, l’extrait des registres de l’Etat-civil de la Commune de Cronat (71) nous a appris que Robert était né dans la maison de sa grand-mère maternelle Anne PERRIN, le 25 janvier 1875.
Ses parents, François GONIN et Marie FLEURY étaient alors cultivateurs à Vitry-sur-Loire (71), tout près de là.

Né neuf mois après le mariage de ses parents, il sera l’aîné d’une fratrie de cinq enfants. Deux frères, Jean né en 1882 et Robert, né en 1890, ainsi que deux sœurs, Anne, née en 1876 et Marie, née en 1884, complèteront la famille.Communion Robert GONIN

Deux documents laissent une trace de son enfance.

Une grande feuille illustrée typique de cette époque fait état de sa première communion, le 16 juin 1887 à Vitry-sur-Loire (71).

Mais avant, une photo de classe prise dans son village de Vitry-sur-Loire, en Saône-et-Loire le montre au rang du milieu, en 3ème position à partir de la gauche. Il devait avoir alors 6 ou 7 ans.

Ecole


Sa vie avant la guerre :

On le retrouve ensuite militaire au 94ème Régiment d’Infanterie, Soldat de 2ème classe matricule 9369 – Classe 1895 (Bureau d’Autun), où un Certificat de bonne conduite lui est attribué le 21 février 1897 à Bar-le-Duc (55) sur proposition du Capitaine de la 1ère Compagnie et du Chef du 1er Bataillon, suite à ses deux dernières années de présence sous les drapeaux.

C’est vraisemblablement à cette époque que le portrait accroché au mur de la chambre de Charrin a été pris, car on retrouve le chiffre 94 inscrit sur ses épaulettes.

Signalement :dessin

Cheveux : châtains
Yeux : châtains
Front : ordinaire
Nez : petit
Bouche : moyenne
Menton : rond
Visage : ovale
Taille : 1m61
Degré d’instruction : 3

Deux ans plus tard, il épouse, le 6 juin 1899 à Charrin (58), Marie BOURGEOIS, qu’il a connue non loin de là, lors du mariage de Georges GONIN, son cousin germain, avec Marie PUZENAT, célébré à la ferme « La Lerdriche », sur la départementale 30, entre Saint-Hilaire-Fontaine (58) et Gannay-sur-Loire (03).

Maison Charrin
Charrin

Marie et Robert vivront quelques temps dans la ferme paternelle des GONIN à Vitry-sur-Loire (71), mais reviendront vite à Charrin (58) où Anne, leur fille unique, naît trois ans plus tard, le 26 septembre 1902.

Caserne Changarnier
Caserne Changarnier – Autun

Robert est alors rentré d’Autun où il a accompli, quelques mois plus tôt, une période d’exercices militaires. Il reçoit un nouvel ordre d’appel sous les drapeaux en 1905, pour accomplir une nouvelle période d’exercices, et se présente à la Caserne Changarnier d’Autun, le 23 août 1905.

De retour à la vie civile, pour améliorer sa condition de journalier, Robert est bûcheron. Il s’exile plusieurs mois par an, du mois de décembre au mois de mars suivant, période où les travaux des champs sont au ralenti, avec son beau-frère Etienne BOURGEOIS et quelques autres hommes de la commune, comme un dénommé BORDE. Ils partent d’abord dans le nord de la Nièvre, puis en Touraine, à Joué-lès-Tours pour travailler dans les bois, comme bûcherons et « fagoteurs ».


Et puis arrive la fatale année 1914…

Son dernier séjour à Joué-lès-Tours se terminera en mars, d’où il écrit le 1er du mois  « …Nous allons arriver vendredi prochain au train de 9 heures du matin à Briffaut. Si tu peux venir nous attendre avec la voiture pour emmener nos bagages, on n’aurait pas la peine d’y retourner… ».

A son retour dans la Nièvre, on sait grâce à ses petits carnets soigneusement annotés, qu’il a travaillé en mars, avril et mai aux Bois de Briffaut et de Faye en tant que bûcheron (des mots comme charbon, moulées, fagots, balivettes, écorces et perches reviennent au fil des pages) et chez Monsieur MARION, chez Monsieur BIDOLET et chez « le jardinier », en tant que journalier.
Les mois de juin, juillet et août 1914, il travaille à la Montée, pour relever les vignes, et dans les champs pour Monsieur BOUILLER.
Lorsque l’Allemagne déclare la guerre à la France le 3 août 1914, il est en pleine saison des moissons. Ce seront ses dernières moissons…

Bon souvenir d'AutunIl était encore à Charrin le 14 août et commencera la Campagne contre l’Allemagne, à l’intérieur, à partir du 16 août. Son départ pour la caserne d’Autun, en Saône-et-Loire, date donc du 15 août. La première lettre qu’il envoie de là-bas est datée du 21 septembre, mais l’on sait, par un autre courrier, qu’il était parti de la Nièvre en gare de Cercy-la-Tour par le train de 19h30, était arrivé à minuit à Etang-sur-Arroux en Saône-et-Loire, avait couché à la salle d’attente, pour en repartir à 5 heures du matin et arriver à Autun à 6 heures. Grâce aux lettres qu’il a envoyées à sa femme et à sa fille et à ses annotations sur le petit carnet qu’il avait avec lui, nous avons pu suivre son parcours, d’Autun au Front, sa vie de « poilu » et les sentiments qui l’ont agité, jusqu’à ce jour fatal du 16 décembre 1914, où les balles allemandes l’ont fauché à La Bassée, dans le Nord.
Pour atténuer l’émotion qui nous attendait, nous nous étions mises à deux, ma mère et moi, pour ouvrir ce paquet de lettres qui était resté presque un siècle enfermé dans le tiroir d’une armoire. Et malgré cela, nous avons beaucoup pleuré en les lisant.


La guerre à travers ses lettres et cartes :

On a ainsi su que Robert GONIN était resté caserné à Autun jusqu’au 4 novembre 1914.
Il ne sait pas alors où il va partir, en raison des ordres et contre-ordres successifs, mais il espère aller à Montceau-les-Mines ou à Besançon. Manifestement, il ne pense pas qu’à son âge, il a 39 ans, il va se retrouver au Front, en première ligne.

D’Autun, il écrit une huitaine de lettres à sa famille, dont voici les extraits les plus marquants :

Lettre du lundi 21 septembre

Robert, en casernement à Autun, répond à une lettre que sa fille Annette lui a envoyée. Le Front semble encore loin, il est question des pommes de terre, d’une chienne appartenant aux Bouiller autrement dit de la vie de tous les jours. Robert n’est pas de ceux qui sont soi-disant partis « la fleur au fusil ». Il n’aime pas cette guerre : « …mon désir serait d’être renvoyé le plus tôt possible auprès de vous, mais puisque je n’y suis pas, je te recommande d’être sage et surtout d’obéir à la maman… ».

Lettre du jeudi 1er octobre

A Robert et ses compagnons, on fait faire beaucoup de manœuvres et de marches d’entraînement. Il aurait bien voulu retourner à Montceau-les-Mines où c’était plus tranquille. On apprend ainsi que : « …les soldats sont en principe changés de lieu tous les 15 jours… ».

Robert s’inquiète du sort des autres soldats de la famille : de son frère Gilbert, qui est au front et dont il n’a pas de nouvelles, ni de son autre frère Jean à qui il a écrit. Il a aussi écrit à Louis BOURGEOIS, son neveu. Plus prosaïquement, il s’informe encore de la récolte des pommes de terre.
Dans son petit carnet, rapporté du front, il a écrit que :

  • Louis BOURGEOIS était alors au 17ème de ligne, 8ème compagnie, 21ème corps, 19ème division à Lyon (il aura pour nouvelle adresse : Troupes de l’Est à la frontière, n° matricule 4887 au 17ème de ligne, 8ème compagnie, 13ème division)
  • Jean GONIN était alors au 31ème Bataillon de chasseurs à pied, 14ème compagnie à Corlée, près de Langres (Haut-Marne)

Lettre du samedi 10 octobre

Dans ce courrier, Robert s’inquiète du sort de sa famille sur le plan financier et s’est renseigné auprès « …d’un type qui est à hauteur, il est architecte dans le civil… » au sujet de l’allocation dûe par le gouvernement, puisqu’étant soldat, il ne peut subvenir aux besoins des siens. Marie n’a en effet touché que le premier mois cette allocation.
Il parle aussi des mouvements de troupe : « …il va partir 800 territoriaux ces jours, peut-être mardi. On a fait le tirage hier et j’étais dedans, toute la classe 1895 et même un peu de 94; on a passé la revue tout près, puis aujourd’hui il y a eu contre-ordre, je ne pars pas ni ceux de ma classe, c’est le reste des classes 99,98,97,96… ».
Marie avait dû, dans ses courriers, lui parler d’un autre soldat charrinois, un certain BONNET, car il lui répond : « …je ne l’ai pas rencontré, c’est tellement écarté les troupiers, il y en a dans tous les coins de la ville, logés dans des écoles ou appartements non occupés… ».

Lettre du dimanche 18 octobre

Les ordres changent d’heure en heure. On sent l’angoisse de Robert de partir au front. Il prend le prétexte de linge à lui faire parvenir, pour demander à sa femme de venir le voir « …parce que sûrement mon tour est pas perdu, j’irai sans doute au loin aussi moi, et dame une fois parti on ne sait pas bien où on va… ».

Carte du jeudi 22 octobre

Souvenir d'AutunRobert fixe rendez-vous à Marie pour le dimanche matin suivant 25 octobre, car le samedi soir, il n’est pas libre : « …nous avons marche de nuit et tu serais toute seule à travers les rues… ».
Il lui conseille également : « …ne viens pas sans passeport… ». En effet, par souci d’assurer la sécurité du pays en guerre, le rétablissement des passeports a été décidé par le décret du 3 août 1914.

Lettre du lundi 27 octobre

Cette lettre est une parenthèse de bonheur au milieu du drame qui va se jouer. Elle nous révèle que ces deux êtres, dont les lettres reflétaient essentiellement des préoccupation matérielles (travail de la terre, soins aux bêtes, linge à envoyer), étaient aussi amoureux.
Pour passer la nuit avec son épouse, qui était donc venue le retrouver à Autun le dimanche 26 octobre, Robert, qui avait alors 39 ans, a fait le mur comme un jeune appelé et il s’en vante dans cette lettre, où on le sent amusé et heureux : « …Tous mes camarades avaient pris leurs dispositions pour me garantir, un a couché dans le lit à ma place. Le caporal lui-même en faisant l’appel a sauté mon nom, mais à un moment donné, ils en ont tremblé; l’adjudant qui faisait l’appel trouvant que ça ne marchait pas à sa manière a fait lui-même l’appel sur son carnet; un fait du hasard, il n’a pas appelé mon nom non plus, mais s’il m’avait appelé mes camarades auraient trouvé le moyen de répondre pour moi… » et plus loin : « …j’oubliais, il y en a 3 qui se sont fait prendre, qui ont fait comme moi, qui ont découché; il y en a un qui a 8 jours de prison et les 2 autres 15… ».
Quelques lignes nous ramènent cependant à la guerre : « …Il est encore parti un petit détachement aujourd’hui sur la ligne de feu, mais c’est à peu près tous des Marseillais, ceux que je te faisais voir dimanche; il en est parti 3 de ma chambre, ils sont plus jeunes que moi, classes 1899 et 1898. Je te dirais aussi que la classe 93 est arrivée aujourd’hui et hier, il y en a environ 140 avec nous à la compagnie. Je les ai pas encore tous vus, mais j’ai connu MICHAUD du Petit-Bois… ».
Note – après recherches, il s’agit de Louis MICHAUD, né à Cronat et bûcheron comme lui, qui survivra au conflit et qui décèdera le 20 septembre 1950, à Cercy-la-Tour (58).

Lettre du dimanche 1er novembre

Robert sait qu’il va partir au front : « …mon tour est arrivé pour partir au prochain détachement…on commence à nous équiper; j’ai déjà un pantalon tout neuf, puis des souliers neufs…on ne sait pas encore quand l’on partira, ça peut être dans 2 ou 3 jours, comme ça peut être dans 8 ou 10 jours, on n’y sait pas… » (il partira le 4 novembre).
Il ne sait pas qu’il va aller dans le Pas-de-Calais, il croit qu’il va être dirigé dans le Doubs, à Besançon, comme ceux partis la semaine précédente : « …Ne t’inquiètes pas, je ne serai pas plus mal à Besançon qu’à Autun… ».
Il espère aussi avoir une permission pour aller voir sa famille : « …je ferai mon possible pour obtenir une permission de 24 heures, il en est parti 10 aujourd’hui; j’en demanderai une toujours, si je ne l’obtiens pas tant pis, tu as bien vu que ce n’est pas facile, 10 par compagnie, c’est un petit nombre vu les hommes qu’il y a dans une compagnie. Si je ne peux pas aller vous voir, tu vois, c’était bien temps que tu viennes me voir dimanche dernier… ».
Cette permission, il ne l’obtiendra pas et Marie plus tard a dû vivre dans le souvenir de ce dimanche passé tous les deux à Autun. Que de regrets elle aurait eus, si elle n’avait pas fait ce voyage.

Le Front

Lettre du mercredi 4 novembre

Ca y est, Robert part au front : « …nous sommes équipés prêts à partir, nous partons aujourd’hui le 4 novembre à 6 heures du soir… ». Il sait maintenant qu’il ne va pas à Besançon : « …On nous dit que nous partons pour Le Bourget… ».
Il n’est pas très satisfait de sa nouvelle affectation au 295ème de ligne, au lieu du 63ème territorial : « …le numéro ne me convient guère parce que ce n’est pas un régiment territorial, c’est la réserve active du 95ème de Bourges; je ne sais pas ce que ça produira, mais enfin il paraît que c’est la concentration des troupes du 8ème Corps dont je fais partie; il paraît qu’on les amène tous là et que l’on prend dedans au fur et à mesure que l’on en a besoin; on prétend que nous, notre classe sera employée à servir pour le ravitaillement des troupes… ».
Il semble aussi qu’il ait convenu avec sa femme d’un code pour lui signaler sa position en cas de censure : « …seulement si je ne peux pas marquer le lieu où je serai, je te le ferai toujours connaître d’après les indications que je t’ai données… ».

Départ en trainIl part donc d’Autun à 18 heures. On le dirige en train sur Nevers, où il couche dans le wagon la nuit du 5 novembre. Puis c’est Le Bourget, avec une nouvelle nuit en wagon le 6 novembre. Le 7 novembre, il est dans le Pas-de-Calais à Vaudricourt et couche dans un champ de blé.
Enfin le dimanche 8 novembre, c’est la destination finale, Annequin, à la limite des départements du Pas-de-Calais et du Nord.

Trois cartes parviendront à Marie, du voyage de Robert :

Carte du jeudi 5 novembre – Nevers

Lors d’un arrêt de 3 heures à Nevers, il écrit à sa femme : « …On n’est toujours pas fixés où l’on va… ».

Carte du vendredi 6 novembre – Le Bourget

Robert doit partir du Bourget à 11 heures et écrit à Marie : « …Je pars plus loin pour une destination inconnue… ».

Carte du dimanche 8 novembre – Pas-de-Calais

Robert est arrivé au Front dans le Pas-de-Calais et il écrit : « …On entend tonner le canon… ».
L’arrivée de son régiment est ainsi signalée dans les Journaux de Marche des Unités au 8 novembre :

Arrivé à Annequin, village situé près de Béthune et distant de 7.5 kms de La Bassée, où il perdra la vie, il couchera cinq nuits dans des caves, puis dans des greniers et cela jusqu’à la nuit du 21 novembre.
Du 22 au 25 novembre, il est en 3ème ligne et couche dans une hutte souterraine. Le 26 novembre, il est de garde à la mine.
Du 28 au 30 novembre, il a quelques nuits de répit dans des greniers. On habitue les hommes au bruit des canons.
Dès le début décembre, il connaît les tranchées : du 1er au 3 décembre en 1ère ligne, du 4 au 8 décembre en 2ème ligne, du 9 au 12 décembre en 1ère ligne et le 13 décembre en 2ème ligne.
Les informations données dans le petit carnet s’arrêtent là.carnetbis

Neuf lettres ou cartes parviendront à Marie du Front, la dernière étant écrite le 14 décembre par Robert, deux jours avant sa mort. Il semble bien, d’après la numérotation qu’il avait adoptée, que certaines lettres aient été censurées ou se soient perdues :

Lettre du jeudi 12 novembre – Annequin

Robert est arrivé depuis plusieurs jours à Annequin dans le Pas-de-Calais. Il ne peut indiquer à sa femme où il est exactement, censure oblige.
Il vient d’être versé à la 24ème compagnie du 295ème Régiment d’Infanterie, avec plusieurs de ses copains de Cronat (71) et de Bourbon-Lancy (71) : « …ce qui fait que si quelqu’un d’entre nous attrape quelque chose, les autres pourront toujours écrire à la famille… ».
Il est en réserve et couche dans des caves : « …nous sommes pour le moment en réserve dans un petit patelin que l’artillerie allemande bombarde tous les jours. Hier encore il nous a été envoyé plus de 60 obus sur le village. Il y a des caves dans les habitations et lorsque l’artillerie ennemie fait ses ravages, on descend dedans, on est à peu près à l’abri des projectiles. Voilà 4 jours que nous y sommes et il y a encore que 2 morts et 2 blessés qui étaient en train d’aller aux provisions… ».
Il sait que cette situation de réserve ne durera pas longtemps : « …on ira ces jours probablement aux tranchées. Le commandant a dit qu’il nous mettait ici pour nous habituer au bruit du canon pendant quelques jours… ».
Il fait partie de ces français qui n’aiment pas la guerre, mais sont patriotes : « …puisqu’il faut marcher, et bien nous marcherons pour chasser ces sales boches qui envahissent notre pays… ».

Carte du lundi 23 novembre – Tranchées

Robert se plaint de ne pas avoir reçu de nouvelles depuis son départ d’Autun le 4 novembre. Il indique à sa femme : « …nous sommes dans les tranchées à proximité de l’ennemi et ça ne fait pas gras de toute manière … de plus l’hiver se fait sentir, il y a de la neige voilà quelques jours et il gèle fort… ».

Lettre du mercredi 25 novembre – Tranchées

Robert se plaint à nouveau de la lenteur du courrier et des lettres qui se perdent. Il avait envoyé au moins cinq cartes lors du voyage d’Autun à Annequin et plusieurs cartes depuis son arrivée dans le Pas-de-Calais, et il n’avait pas reçu de lettres depuis un mois. Il espère que ce sera plus régulier dans l’avenir, mais sans trop d’illusions. Il a connaissance aussi de la censure du courrier : « …ça vaut mieux pas mettre grand-chose, une simple carte que je me porte bien, ça passera toujours… ».
Il demande à sa femme de lui envoyer un cache-nez et une paire de gants, car il a neigé à Annequin et il n’a pas eu le temps d’en acheter à Autun : « …j’ai été surpris à notre départ, je ne pensais pas partir aussi vite… » et puis : « …il fait sale dans ces tranchées… ».
En se référant à son carnet, il est ce jour en 3ème ligne en hutte souterraine, ce qu’il confirme dans sa lettre : « …je te dirais que je suis encore pas été en première ligne, il y en a 2 sections de ma compagnie qui y sont voilà 4 jours, je suis été les voir leur porter la soupe, je ne suis pas loin d’eux peut-être 200 mètres en arrière mais je suis en 3ème ligne… » et plus loin : « …je t’écris cette lettre sur mon genou dans ma petite cabane souterraine en entendant le sifflement des balles et des obus… » et il ajoute avec une note d’humour : « …mais on s’y habitue, ça n’empêche pas de dormir au son de cette musique… ».
Pour ce qui est de la nourriture : « …jusqu’à présent on touche à peu près régulièrement les vivres; on ne peut pas trouver grand-chose comme supplément avec son argent, car il y a presque plus d’habitants; enfin j’ai réussi à acheter un bidon de rhum hier avec des copains; ça chassera toujours un peu le mauvais air pendant quelques jours; le vin il faut pas y compter, c’est 1.50 la bouteille de 75 et du vin blanc… ».
Mais on sent poindre l’angoisse dans ces quelques lignes : « …Je crois que si l’on a le bonheur de s’en échapper, l’on marchera tout courbé dans les rues parce que en ce moment on marche toujours en baissant fortement la tête, les balles ça siffle de tous les côtés… ».

Lettre du dimanche 29 novembre – Tranchées

On apprend que Robert, en plus des lettres de sa femme et de sa fille, a reçu du courrier d’autres membres de sa famille : « …ma sœur de Paray m’a écrit aussi, je lui ai marqué qu’elle m’envoie un passe-montagne; quand j’aurai reçu tous ces abris, le froid aura toujours moins de force sur moi… » et : « …j’ai reçu des nouvelles de Cronat aussi hier, ils se portent bien… ».
On apprend que Louis BOURGEOIS (son neveu) doit aussi être dans le Pas-de-Calais, mais Robert ne l’a pas vu : « …on ne se rencontre pas, d’abord nous ne faisons guère de chemin et sans doute que lui non plus, puis le Pas-de-Calais est grand, lui doit être plus au nord en approche de la mer, moi je suis au centre, les anglais sont à ma gauche, mais on est voisin… ».

Lettre du mercredi 2 décembre – Tranchées

Cette lettre porte le numéro 1. Le courrier fonctionnant mal, Robert a décidé de numéroter le courrier pour voir si des lettres se perdent ou ne sont pas distribuées.
Robert écrit ce courrier : « …dans ma petite niche en tranchée de 1ère ligne et tu sais il en passe de la mitraille au-dessus de nos têtes; on est à peu près à 200 mètres des boches, on en aperçoit quelquefois par la tête et tu sais, on n’est pas fainéants pour leur envoyer une distribution de coups de fusil. Jour et nuit, il se passe pas une minute sans entendre les coups de feu, enfin bref je ne t’en marque pas davantage à ce sujet… » et plus loin : « …on nous dit que nous sommes dans les tranchées pour 12 jours, voilà la 3ème journée, c’est long. Tu me parles aussi de faire attention, qu’est-ce que tu veux, je fais bien mon possible, tu peux y penser, mais ça dépend ce que le sort me réserve … ». Le sort l’épargnera pour cette fois, mais hélas pas pour la suivante.
Il réclame à nouveau un cache-nez, une paire de gants et un caleçon : « …tu choisiras la laine de couleur grise, couleur de terre, pour être moins visible … ».

Lettre du vendredi 4 décembre – Tranchées

Cette lettre, qui porte le numéro 2, écrite à sa fille, est la plus émouvante.
Le moral de Robert est en berne : « …les nuits, ce n’est pas facile de dormir, il se crache tellement de mitraille que l’on est tout assourdi, nous prenons notre faction toutes les deux heures, chacun son tour et tu vois que l’on n’a pas le temps de se réchauffer dans sa petite hutte qu’il faut recommencer à regarder par son créneau voir si les boches ne nous arrivent pas dessus… ».
Et plus loin : « …Chère enfant, en lisant les dernières lignes de ton aimable lettre, je n’ai pu me contenir sans verser des larmes de voir que ma famille se fait du mauvais sang et moi aussi, être éloigné des siens et être dans le péril de la sorte de seconde en seconde, que l’on peut être atteint. Il ne faut pas y penser, on ne pourrait pas vivre. C’est de vivre dans l’espoir aussi bien vous que moi. J’aurais jamais cru à mon âge que pareille chose serait arrivée, être en première ligne de feu… ».

Ces 2 et 4 décembre 1914, les J.M.O. indiquent que la situation est sans changement. Pas de perte le 2 décembre et un blessé seulement le 4 décembre. Le 2 décembre, le Général Commandant en Chef a conféré la Médaille Militaire au Sergent MONTIGNY et au soldat François CAMILLE du 295ème Régiment d’Infanterie et cité à l’Ordre de l’Armée les Sergents Henry HARANG et Emile PEYNOT, ainsi que les soldats Léon NAVEAU, Pierre DUSSON et Jacques VANNEREAU.
Avant l’attaque du 16 décembre 1914 qui fut fatale à Robert GONIN, les jours précédents n’avaient pas causé de grandes pertes, si l’on se réfère aux Journaux des Marches et Opérations. Cependant une modification du front, comprenant un retrait des lignes allemandes et le placement d’une mitrailleuse près du canal, incite les généraux français à lancer une attaque, qu’ils préparent et diffèrent ensuite en raison des conditions météorologiques.

Carte du mardi 8 décembre – Tranchées

Cette carte porte le numéro 5. Robert avait essayé dans sa précédente lettre de faire connaître sa position à sa femme : « …si tu as reçu ma lettre qui porte le n° 4, tu feras attention aux premières lettres des lignes au sujet des gants, tu verras où je suis à trois kilomètres… ».
Note – Ce courrier n’est semble-t-il jamais arrivé à destination, car il ne figurait pas dans le paquet de lettres que nous avons trouvées.

J.M.O.

JMO 8 décembre
Extrait du JMO du 295ème RI – Mémoire des hommes – 26N 742/2

Le Régiment de Robert opère dans le sous-secteur B et le compte-rendu des opérations indique :

JMO 8 décembre 3
Extrait du JMO du 295ème RI – Mémoire des hommes – 26N 742/2
JMO 8 décembre 2
Extrait du JMO du 295ème RI – Mémoire des hommes – 26N 742/2

Le tir commence après 14 heures, mais les opérations s’avèrent trop difficiles à mener :

JMO 8 décembre 4
Extrait du JMO du 295ème RI – Mémoire des hommes – 26N 742/2

Pour la nuit du 8 au 9 décembre :

Carte du jeudi 10 décembre – Tranchées

La lenteur du courrier s’accentue. Robert vient seulement de recevoir la lettre de sa femme écrite le 30 novembre. Il est peiné de savoir que celle-ci ne reçoit pas ses lettres alors qu’il « …écrit cependant beaucoup… ».

J.M.O.

JMO 10 décembre
Extrait du JMO du 295ème RI – Mémoire des hommes – 26N 742/2

Les attaques commencées le 8 décembre devaient se poursuivre, mais :

Les opérations sont donc suspendues.
Pertes : néant.

Carte du lundi 14 décembre – Tranchées

La dernière carte envoyée par Robert est adressée à sa fille Annette. On sent tout le poids du non-dit : « …je suis toujours en parfaite santé, je n’ai encore pas reçu mon colis, mais ça ne tardera peut-être pas … ».

JMO 14 décembre
Extrait du JMO du 295ème RI – Mémoire des hommes – 26N 742/2

J.M.O.

Journée du mercredi 16 décembre

L’ordre des opérations de cette journée a pour objectif de rejeter l’ennemi au-delà de la voie ferrée « La Bassée-Grenay ».
Le 295ème R.I. de Robert est prévu en première ligne. Le Général MAISTRE a donné pour consigne que les soldats soient prêts à 6h30 et ne fassent pas de bruit. L’heure de l’attaque est prévue pour 8 heures. Il est aussi recommandé à la compagnie de droite du 295ème de ne pas marcher trop vite, pour ne pas tomber sous le feu du 280ème, car les deux bataillons d’attaque marchent dans deux directions perpendiculaires. Cette précaution sera inutile, ce sera quand même l’hécatombe…

La relation de l’exécution de l’attaque faite par le Lieutenant-colonel PERRON au Général GAILLOT (J.M.O.) est éloquente :

JMO 16 décembre 1

JMO 16 décembre 2

JMO 16 décembre 3
Extrait du JMO du 295ème RI – Mémoire des hommes – 26N 742/2

JMO 16 décembre 4

Robert GONIN est ce disparu

Croquis du terrain gagné
Extrait du JMO du 295ème RI – Mémoire des hommes – 26N 742/2

LA BASSEE (59)
Croquis établi par l’Armée après l’attaque du 16 décembre 1914 avec l’indication du terrain conquis grâce au sacrifice des soldats dont faisait partie Robert GONIN.

Maison Rouge = PC des opérations
Rejeter l’ennemi au-delà de la voie ferrée était l’objectif de l’attaque du 16 décembre


L’attente et l’annonce du décès

Le Jour de l’An approche. Marie ignore que Robert est mort. Elle a reçu la veille de Noël sa dernière lettre, écrite le 14 décembre. Elle lui répond, son angoisse est palpable : « …Je trouve le temps très long car j’ai reçu une carte le 24 mais qui était du 14 ; ce n’est pas des nouvelles pour moi qui en voudrais tous les jours… » et plus loin : « …on nous dit que le 95ème est bien éprouvé qu’il en reste point, récris-moi car je suis très en peine… ».
Elle lui donne aussi des nouvelles de ses neveux Louis et Pierre BOURGEOIS, qui sont soldats eux aussi : « …Louis est dans la Charente à l’hôpital 101, ambulance n° 4, on lui a ouvert la main…Pierre est toujours à Bourges, il est passé caporal… ».

De toutes les lettres qui ont été envoyées par Marie BOURGEOIS et Anne GONIN à Robert, seule une autre lettre, à part celle indiquée ci-avant, nous est parvenue.

Lettre du mardi 24 novembre 1914, de Anne GONIN sa fille à Robert GONIN

Elle émane d’Anne, qui écrit à son père et termine par ces mots tendres : «Ta fille qui pense à toi tous les jours et qui t’envoie autant de baisers que ton cœur peut en contenir ».

Le temps passe et Marie n’a toujours pas de nouvelles de Robert. Elle écrit le 14 mai 1915 à l’Agence Internationale des Prisonniers de Guerre de la Croix-Rouge. Elle reçoit une réponse de Genève le 23 mai, disant qu’aucun renseignement positif n’a pu être trouvé sur le soldat Robert GONIN. Il ne figure pas sur les listes des prisonniers, des blessés ou des décédés dressées par le gouvernement allemand et qui sont envoyées deux fois par semaine.
Il semble qu’elle ne sache encore rien de précis en octobre 1915. Elle a écrit dans l’Indre-et-Loire pour prévenir qu’aucun des bûcherons de Charrin ne viendrait cette année en Touraine et Marie de SAZILLY, leur employeur, lui répond le 8 octobre :
« Nous ne nous sommes jamais vues, mais je veux vous dire tout de même combien je vous plains, combien je compatis à votre chagrin….Prions, espérons encore, je connais des « disparus » dont on a des nouvelles après un an, ils étaient disparus en novembre et ils ont écrit récemment, guéris de leurs blessures et prisonniers… ».

Le décès de Robert GONIN « Mort pour la France » ne sera transcrit à Charrin que le 6 avril 1916 et enregistré à la mairie le 4 juin.
La date à laquelle Marie a reçu la visite d’un de ses camarades de tranchée, lui rapportant les effets de Robert, son carnet de tranchée et les lettres, ne nous est pas connue, ni le nom de ce camarade, mais d’après le peu d’informations que nous avons pu recueillir, il semblerait que Marie ait appris de sa part que Robert était tombé sous les balles ennemies, à côté de lui, qu’il avait été très gravement blessé aux jambes et s’était vidé de son sang.

L’abbé CHEVRIER, curé de Charrin et aumônier aux Armées pendant le conflit, enverra une belle lettre de condoléances et de réconfort à Anne, la petite orpheline.
En avril 1917, Marie a le statut officiel de veuve de guerre et reçoit le 25 un courrier du Service Général des Pensions du Ministère de la Guerre, lui demandant si elle opte pour la pension ou pour la délégation de solde ou l’allocation. Le 21 juin 1921, elle reçoit la Notification Officielle d’un Arrêté portant concession d’une pension viagère de veuve de militaire fixée à 800 francs, plus 300 francs pour son enfant. Avant, Marie n’avait reçu que des titres provisoires. Elle adhérera plus tard à la Société de Secours Mutuel des Poilus de la Nièvre, pour laquelle elle cotisera de 1925 à 1947.

Décoration

Inscrit au tableau spécial de la médaille militaire à titre posthume (J.O. du 8 février 1920) avec la citation suivante :

medaille militaire

C’est en mars 1920 que parviendra le document délivrant au Soldat Robert GONIN la Croix de Guerre avec Etoile de Bronze.

Robert GONIN étant décédé sur le front du Nord-Pas-de-Calais, son nom est inscrit sur l’Anneau de la Mémoire.

Quant à nous, malgré nos recherches, nous n’avons pas pu découvrir où repose le corps de Robert GONIN. Il n’est pas répertorié dans une tombe individuelle et repose vraisemblablement anonymement dans un ossuaire ou peut-être directement dans la terre de France, comme beaucoup d’autres soldats.

Mais nous ne considérons pas que c’est un échec, car cette recherche a sorti Robert GONIN de l’oubli, et nous l’a fait découvrir, grâce à tout ce que nous avons appris sur lui.


DSC03104
Livret militaire de Robert GONIN

Et puis, en 2015, alors que nous étions aux Archives Départementales de la Nièvre, pour effectuer des recherches en vue de l’exposition sur les Poilus de Charrin morts pour la France, qui allait avoir lieu en janvier 2016, nous avons eu une belle surprise.
Parmi les documents de cette époque, déposés par la Mairie de Charrin aux Archives, nous avons découvert le livret militaire de Robert GONIN, notre aïeul, qui pour une raison inconnue, n’avait jamais été rendu à sa veuve.
Et ce livret militaire, que l’on croyait perdu à jamais, est aujourd’hui, avec l’accord du Maire actuel de Charrin, entre nos mains.

7 commentaires sur “La vie de Robert GONIN

  1. Cet article est très poignant, il relate exactement l’angoisse permanente des soldats au front et de leur famille. Pour avoir un grand-oncle décédé dans l’Artois en 1915, je sui touché par ce récit vivant et humain…

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  2. merci du partage réellement poignant ;tout mon respect à Robert Gonin et à ces millions de morts que leur mémoire soit toujours honorée

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  3. Combien il a dû être émouvant de retracer ainsi les derniers jours de ton arrière-arrière grand-père et la vaine et triste attente de sa femme et de sa fille ! Le récit est très touchant. Merci de nous avoir fait vivre ce bout d’histoire avec toi Sophie.

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